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La grande vie

Publié le par GéHa

La grande vie

"La grande vie" de Christian Bobin
Gallimard

Présentation de l'éditeur :

"Les palais de la grande vie se dressent près de nous. Ils sont habités par des rois, là par des mendiants. Thérèse de Lisieux et Marilyn Monroe. Marceline Desbordes-Valmore et Kierkegaard. Un merle, un geai et quelques accidents lumineux. La grande vie prend soin de nous quand nous ne savons plus rien. Elle nous écrit des lettres"

Première page :

"Chère Marceline Desbordes-Valmore, vous m'avez pris le cœur à la gare du Nord.

Il faisait froid. Il y avait tellement de monde, et en vérité personne. J'ai cherché un abri, un lieu humain. Je l'ai trouvé : le dos appuyé contre un pilier j'ai ouvert votre livre et j'ai lu votre poème Rêve intermittent d'une nuit triste. Je l'ai lu quatre fois de suite. Il n'y avait plus de foule, plus de froid. Il n'y avait plus que la lumière rosé de votre chant - ce rosé que Rimbaud vous a volé, entrant dans votre écriture comme un pilleur de tombe égyptienne. Qu'importé : vous revoilà. Intacte et régnante par votre cœur en torche.

La vie avec vous a été d'une brutalité insensée. Plus ses coups étaient violents, plus votre chant s'allégeait."

Ce que j'en pense :

C'est un hommage à la vie, aux artistes, aux écrivains, à ceux que l'on a aimés… C'est dans le style habituel de Bobin : les anges, les oiseaux, les fleurs…sont toujours bien présents (Dieu l'est un peu moins !). On y retrouve des passages assez énigmatiques et même incompréhensibles mais il y a régulièrement de très belles fulgurances.

La grande vie La grande vie

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À ce stade de la nuit

Publié le par GéHa

À ce stade de  la nuit

"à ce stade de la nuit" de Maylis de Kerangal
éditions Guérin

Présentation de l'éditeur :

"La nuit s'est creusée comme une vasque et l'espace de la cuisine se met à respirer derrière un voile fibreux. J'ai pensé à la matière silencieuse qui s'échappe des noms, à ce qu'ils écrivent à l'encre invisible. À voix haute, le dos bien droit, redressée sur ma chaise et les mains bien à plat sur la table – et sûrement ridicule en cet instant pour qui m'aurait surprise, solennelle, empruntée – je prononce doucement : Lampedusa."

Première page :

"Une cuisine, la nuit. L'unique lampe allumée crée au-dessus de la nappe un cône de lumière dorée que matérialisent les particules en suspension - une fois l'ampoule éteinte, je doute toujours de leur existence. Je suis rentrée tard et je traîne, assise de travers sur la chaise de paille, le journal étalé bien à plat sur la table et lentement feuilleté, le café du matin versé dans un mug, réchauffé aux micro-ondes et lentement bu. Tout le monde dort. Je fumerais bien une cigarette. La radio diffuse à faible volume un filet sonore qui murmure dans l'espace, circule et tournoie comme le ruban de la gymnaste. Je ne réagis pas aussitôt à la voix correctement timbrée…"

Ce que j'en pense :

C'est un livre fait de digressions qui reviennent toujours au même point : la honte et la révolte après le drame de Lampedusa. Pas de grandiloquence ni de pathos, mais une écriture précise, directe, qui nous touche profondément.

À ce stade de  la nuit À ce stade de  la nuit À ce stade de  la nuit

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Le voyeur du Yorkshire

Publié le par GéHa

Le voyeur du Yorkshire

"Le voyeur du Yorkshire" de Peter Robinson
traduction Jean Esch -Le livre de poche

Présentation de l'éditeur :

Eastvale, paisible petite ville du Yorkshire, au cadre idyllique. C'est là que vient d'être muté l'inspecteur Banks, qui a quitté sans regret Londres et son cortège de violences. Mais, sous ce décor de carte postale, se cache une réalité beaucoup plus sombre, beaucoup plus dangereuse, incarnée par un voyeur qui espionne les femmes la nuit dans leur chambre... Le pervers ne choisit pas ses victimes au hasard : celles-ci semblent toutes avoir un point commun. La tension monte d'un cran dans la cité lorsqu'une vieille dame est retrouvée sauvagement assassinée. Les deux affaires sont-elles liées ? Et que penser de ces deux adolescents, petits délinquants passés du vol aux agressions ? Banks va devoir faire preuve de perspicacité pour débusquer la vérité, au-delà des apparences.

Première page :

"La femme pénétra dans le cercle de lumière et commença à se déshabiller. Elle portait un chemisier argenté fermé par des dizaines de minuscules boutons nacrés. Elle le sortit de sa jupe noire mi-longue et commença à le déboutonner, par le bas, très lentement, en regardant dans le vide comme si elle se remémorait un souvenir lointain. D'un haussement d'épaules, elle se débarrassa du chemisier, en tirant sur la manche gauche restée collée à son poignet sous l'effet de l'électricité statique. Elle baissa ensuite la tête et tendit les bras dans le dos, comme deux ailes, pour détacher son soutien-gorge, en levant une épaule puis l'autre pour faire glisser les fines bretelles. Elle avait des seins épais et lourds aux pointes brunes dressées.

Elle abaissa la fermeture Éclair de sa jupe sur le côté gauche et la Laissa glisser jusqu'au sol. Elle l'enjamba et, pliée en deux, elle la ramassa pour la déposer soigneusement sur le dossier d'une chaise."

Ce que j'en pense :

Première enquête de Banks mais c'est le dernier traduit en français ! C'est bien dommage, surtout si on a lu d'autres enquêtes de ce commissaire. Ce n'est évidemment  pas le meilleur des livres de Peter Robinson, l'intrigue ne nous tient pas en haleine, mais cela se lit agréablement.

Le voyeur du Yorkshire

 

 

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Que moi

Publié le par GéHa

Que moi

"Que moi" de Rémi Checchetto
éditions Espaces 34

Présentation de l'éditeur :

Que moi est un portrait du « moi » (rien d’autobiographique), seulement une tentative de dire le « je » qui parle et de ne dire que cela, c’est-à-dire ce qui le différencie, le singularise.

C’est un portrait en lutte contre plus fort que soi. 

Portrait dans la modestie, l’immodestie de l’effort, du balbutiement. Pas dans la prétention du discours.

Se dessine alors l’immensité de ce qui l’entoure – de ce qui entoure tout être au monde.

Dans la lignée des textes précédents, Que moi est une forme d’aboutissement de ce questionnement sur l’identité qu’explore Rémi Checchetto par une forme proche du monologue dans laquelle la parole est donnée à de multiples voix.

Première page :

"Parfois, de loin en loin ou parfois souvent, un homme s’avance vers moi, il sort d’entre deux noirs cyprès, d’entre deux mondes de marbre, et avance tout droit, fatigué mais déterminé, voûté mais brave, vient à moi, cherche le sens du vent afin que sa voix porte et m’annonce que non, il n’est pas tout à fait mort, que peu s’en faut mais il vit encore, qu’il lui faudrait un signe, un souffle de moi, une fleur pourquoi pas, un quignon de jour, mon visage dans son trou inquiet, m’annonce cela et me dit aussi qu’il est assis et attend sur le bord du temps qui ravine fort les bords, qui bientôt s’effondreront, bientôt l’engloutiront, me dit cela et ajoute que si je n’y prends pas garde bientôt même l’écho de sa voix s’effondrera, et que cela se fera en toute inquiétude

que moi ? 

moi, dans le groupe du nous, dans la soupe, le tas, le mou du nous, suis là, inclus, y suis 
qui moi ? 
quoi moi ? 
où ? 
où qui quoi moi que moi ? 
moi tout encombré et bifurqué, tant tiré à hue et poussé à dia, tant renversé et démantibulé, tout rempli garni farci formules faits et gestes et mots prémâchés jusqu’au sommet du crâne, bouts des doigts, portions de voix 
où suis-je moi ? 
qui suis-je moi ? "

Ce que j'en pense :

Se séparer du nous, ne plus être avec mais être uniquement soi, que soi… C'est un texte à lire à voix haute en cherchant sa propre voie (voix), à tâtons, en s'arrêtant, en reprenant.. en explorant quelque chose qui nous ressemble profondément.

Que moi

Que moi

Que moi

Que moi

 

 

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Elle qui ne sait pas dire je

Publié le par GéHa

Elle qui ne sait pas dire je

"Elle qui ne sait pas dire je" de Pierre Pelot
éditions Héloïse d'Ormesson

Présentation de l'éditeur :

Un mort qui a emporté son secret dans la tombe, un mari à la recherche d’un remède miraculeux pour son épouse, un garçon bourru en quête d’un trésor caché, et elle, elle qui ne sait pas dire je, sauvage et rêveuse, inéluctablement liée à tous ces destins par un don mystérieux… Un roman dense, tellurique, avec des accents de Faulkner dans la polyphonie et la restitution des patois, ou bien de Sand pour ces paysages d’une France rurale, ancestrale, où rôde une magie qui flirte avec la folie. Les personnages mâchonnent sans fin leur « rengaine », tandis que le lecteur est pris dans le tourbillon qui avance en cercles concentriques, dans une incantation hypnotique.

Première page :

"Il donnait quelques coups de lame courbe dans le taillis, puis se servait de l'outil pour ratisser et tirer dans le fossé, à ses pieds, branches et fougères coupées ; après quoi il soupirait brièvement, toujours pareil, et s'arrêtait, se redressait lentement, essoufflé comme s'il venait de fournir un effort surhumain. Alors, il posait la main gauche sur sa hanche, pouce au-dessus de la ceinture de cuir noir, sa main droite fermée sur le manche lisse du croissant débroussailleur, il appuyait maintenant sur l'outil cette énorme fatigue qui paraissait l'habiter et restait ainsi un moment à se demander s'il allait être capable ou non de poursuivre son travail. C'était sa manière. Trois ou quatre coups de lame pour sabrer, le mouvement transformé en ample ratissage, puis la pause, un regard bref au fil de la lame pour vérifier si un caillou sournois n'y avait pas d'aventure planté une dent.
C'était un homme d'une soixantaine d'années, environ. Pas très grand, sec comme un coup de trique, dont les vêtements - pantalon large de coutil rapiécé, chemise flottante aux manches retroussées sur les avant-bras - donnaient l'impression de n'être remplis que d'os en vrac et de muscles noueux. Le visage taillé dans une écosse d'arbre, sous le lichen gris et dur d'une barbe de plusieurs jours, ne reflétait d'autre expression que cette apparente interrogation molle sur le bien-fondé de la poursuite de l'effort."

Ce que j'en pense :

Un style foisonnant, lyrique, riche en adjectifs, en participes présents (trop ?). C'est un livre de la terre, d'un pays (que Pelot connaît parfaitement), avec "des gens de rien". C'est proche du fantastique, c'est assez envoûtant mais parfois assez difficile à suivre.

Elle qui ne sait pas dire jeElle qui ne sait pas dire je

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Incident à Twenty-Mile

Publié le par GéHa

 Incident à Twenty-Mile

"Incident à Twenty-Mile" de Trevanian
traduction Jacques Mailhos - Gallmeister

Présentation de l'éditeur :

En 1898, au cœur des montagnes du Wyoming, la petite bourgade de Twenty-Mile n'est plus que l'ombre d'elle-même. Elle vient à s'animer lorsque débarque un jeune étranger désireux de plaire à tout le monde, avec pour seul bagage un vieux fusil et un lourd secret. Au même moment, un dangereux détenu s'échappe de la prison territoriale de Laramie en compagnie de deux tueurs dégénérés. Il commence à tracer un sillon de violence à travers l'État avant de décider de s'emparer de la petite ville pour y attendre le prochain convoi venu de la mine d'argent. L'isolement de Twenty-Mile, encore renforcé par une terrible tempête, va coûter cher à ses habitants.

Avec Incident à Twenty-Mile, resté inédit en français, Trevanian propose une nouvelle lecture du western qui dynamite les conventions du genre. L'auteur de Shibumiet de La Sanction nous offre une oeuvre tout à la fois brillante et nostalgique.

Première page :

"Bien que cela fît maintenant huit ans que le Wyoming était devenu un État, les plus anciens des gardiens l'appelaient encore prison territoriale. Le gardien seconde classe John Tillman (surnommé "CB" par ses collègues qui raillaient ainsi la douceur de "Cul de Bébé" de ses joues) n'était titulaire que depuis un mois lorsqu'on lui confia la garde des "grains de lune" au deuxième étage de l'aile de haute sécurité. Il ignorait pourquoi on appelait "grains de lune" les fous criminels ; il n'avait jamais posé la question, de peur qu'il s'agisse encore d'une de ces blagues avec lesquelles les anciens gardiens tourmentaient et humiliaient les petits nouveaux.
Tillman commença sa première ronde des cellules spéciales, s'arrêtant à chaque porte pour ouvrir le guichet et jeter un oeil au détenu. Le premier grain de lune était assis au bord de sa paillasse et se balançait d'avant en arrière en fredonnant. Le sourire d'absolu contentement qu'arborait sa face terne ne trahissait rien du devoir impérieux que pouvait ressentir cet homme de jeter de l'acide au visage des enfants. "Si moi je le fais pas..., avait-il expliqué au juge, qui le fera ?"
Dans la cellule d'à côté, "le Politicien" était entièrement absorbé par un débat houleux entre lui et le vide.
Le troisième grain de lune se recroquevilla dans un coin lorsqu'il entendit le guichet s'ouvrir. Il resta là comme ça, prostré, cachant son visage dans ses mains, à bredouiller : "S'il vous plaît, ne me faites pas de mal ! Je l'ai pas fait exprès ! Dieu m'est témoin que je l'ai pas fait exprès !" "Le Revenant", comme les gardiens l'appelaient, avait peur de tout. Lors des rondes de curage matinal, il fallait qu'un gardien entre chercher son seau à merde parce qu'il avait trop peur de l'apporter lui-même jusqu'à la porte, comme le faisaient les autres détenus."

Ce que j'en pense :

C'est parfaitement construit, avec tous les archétypes d'un bon western : le jeune homme courageux, la jeune fille belle et pure, le prédicateur, les putes du saloon, le méchant cynique et impitoyable…Ce livre, qui critique une Amérique fondée sur l'exclusion et le racisme, reste très original et passionnant de bout en bout.

Incident à Twenty-Mile Incident à Twenty-MileIncident à Twenty-Mile

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La couronne verte

Publié le par GéHa

La couronne verte

 "La couronne verte" de Laura Kasischke
traduction Céline Leroy - Livre de poche (Christian Bourgois)

Présentation de l'éditeur :

Véritable rituel, les vacances de printemps aux États-Unis marquent le passage à l’âge adulte pour les élèves de terminale, qui partent une semaine entre eux dans un cadre exotique. Face à l’insistance de leur amie Terri, Anne et Michelle renoncent à une croisière dans les Caraïbes et optent pour les plages mexicaines. En dépit des mises en garde maternelles, Anne et Michelle acceptent d’aller visiter les ruines de Chichén Itzá en compagnie d’un inconnu… pour leur plus grand malheur. Un roman aussi troublant que profond.

Première page :

"Michelle 

Il n'a rien d'humain. C'est un dieu. Il prend la jeune fille par les épaules. Ses plumes bruissent autour d'elle, mais il a une peau de serpent. Froide, coupante, irisée. Il lève le poignard. Elle n'a pas peur. Elle ne ferme pas les yeux. Après le premier coup porté, elle n'éprouve plus rien. Ni frayeur. Ni tristesse. Après le second, il plonge une main dans sa poitrine d'où il retire un oiseau au plumage bleu-vert le plus éclatant qu'elle ait jamais vu, l'oisillon vient de naître, mais il a toujours existé. Le dieu le laisse prendre son envol. Elle le regarde s'élancer dans l'azur, écoute son chant merveilleux. Il perd quelques plumes vertes qui retombent à ses pieds."

Ce que j'en pense :

On sait dès le début que quelque chose d'atroce va arriver mais on est quand même bien pris par le récit. L'alternance des chapitres écrits à la première et à la troisième personne est une bonne idée. Mais le livre (pour ados?) manque de relief. La fin est décevante. Ce roman est très loin d'avoir la force d'autres livres du même auteur (comme "Esprit d'hiver")

La couronne verte 

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Des hommes en devenir

Publié le par GéHa

Des hommes en devenir

"Des hommes en devenir" de Bruce Machart
traduction François Happe - éditions Gallmeister

Présentation de l'éditeur:

Qu'ils se retrouvent en train d'arpenter les terres fertiles du Sud, de conduire leur pick-up fenêtres ouvertes dans la chaleur suffocante du périphérique de Houston, d'actionner l'écorceuse pour transformer des grumes en feuilles de papier, les hommes de ce recueil découvrent tous, en un instant, la faille en eux. Être hanté depuis toujours par un enfant, un parent, une femme, un voisin, un copain disparus, interrompre enfin le mouvement continu et regarder une vie en face. La question soudain serait de savoir ce que devenir un homme signifie. Ici, certains ont été largués. Là, un enfant n'est jamais né. Une mère a été assassinée. Des maris ont découché. Des chiens sont morts. Bien des bières ont été descendues, et des rires échangés entre frères, amis, amants.

Première page :

"C'est triste à dire, mais il arrive que des chiens se fassent écraser, parfois. Prenez une ville telle que Houston, quatre millions d’habitants et toutes ces voitures, forcément, ça arrive de temps en temps, mais si vous êtes tel que j’étais avant, ça ne vous empêche pas de dormir. Quoi qu’il en soit, avant la fin de cette histoire, il y aura un chien de moins sur cette terre, alors si jamais vous n’êtes pas comme moi j’étais, vous voilà prévenu.

Mais si vous êtes tel que j’étais avant, quand la femme à laquelle vous êtes fiancé depuis cinq mois rentre à la maison après avoir bossé toute la journée pour cet avocat en ville, le type qui lui fait un chèque deux fois par mois pour avoir le privilège de lui dire ce qu’elle doit faire en reluquant son décolleté constellé de rougeurs, comme c’est le cas, parfois, quand elle est un peu nerveuse ; quand elle passe la porte et qu’elle vous trouve toujours en caleçon, en train de gribouiller votre dernière histoire sur un bloc-notes, alors que le journal est resté devant la porte d’entrée dans son emballage en plastique même pas ouvert, les petites annonces bien au chaud à l’intérieur, sans que la moindre offre d’emploi ait été encerclée ; et quand elle s’amène dans le couloir, quelques instants plus tard, à moitié à poil et en fronçant les sourcils, le visage rouge, aussi impatiente de prendre sa douche que le serait une fermière après avoir saigné un porc, alors vous comprenez que pour elle, vous n’êtes plus que de l’histoire ancienne.

Kaput. Finito. Terminé, et vous ne lui demandez même pas qu’elle vous rende la bague que vous lui avez offerte."

Ce que j'en pense :

Merveilleux recueil de nouvelles. L'auteur ne  nous épargne rien. La mort, la souffrance, l'absence sont présentes dans chaque récit. Une écriture simple, directe et puissante qui nous plonge dans l'univers de chaque personnage. J'aurais tendance à dire que le style de Bruce Machart convient mieux à la nouvelle qu'au long roman. Avec ce nouveau livre on est vraiment dans la cour des grands.

Des hommes en devenirDes hommes en devenir Des hommes en devenirDes hommes en devenir

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Le sillage de l'oubli

Publié le par GéHa

Le sillage de l'oubli

"Le sillage de l'oubli" de Bruce Machard
traduction Marc Amfreville - Gallmeister

Présentation de l'éditeur : 

Texas, 1895. Un propriétaire terrien voit la seule femme qu'il a jamais aimée mourir en mettant au monde leur quatrième fils, Karel. Vaincu par la douleur, l'homme entraîne ses enfants dans une vie austère et brutale. Pour lui, seuls comptent désormais ses chevaux de course montés par Karel, et les paris qu'il lance contre ses voisins pour gagner toujours plus de terres. Mais l'enjeu est tout autre lorsqu'un propriétaire espagnol lui propose un pari insolite qui engage l'avenir des quatre frères. Karel s'élance dans une course décisive, avec pour adversaire une jeune fille qui déjà l'obsède.

Premier roman éblouissant, Le Sillage de l'oubli a valu à son auteur d'être comparé par une presse américaine enthousiaste à William Faulkner. À travers une écriture vertigineuse, Bruce Machart dresse le portrait sans concession d'une famille déchirée en quête de rédemption.

 Première page :

"Tant de sang, elle avait perdu tant de sang que lorsqu'il se réveilla dans des draps trempés et qu'il la trouva contre lui, recroquevillée sur le flanc, la peau moite de sueur, gémissante et un chapelet entortillé entre ses doigts crispés, Vaclav Skala sourit en pensant qu'elle venait de perdre les eaux. Il repoussa l'édredon, un cadeau de mariage que leur avait envoyé sa mère restée au vieux pays, et il embrassa Klara sur le front avant de se lever pour aller allumer la lampe. Il gratta une allumette, et alors il les découvrit qui avaient formé des traînées rouges le long de ses jambes et s'étaient collées aux poils drus de ses cuisses : les traces sombres du sang déjà à moitié séché de sa femme.

Et le sang continuait de couler. Il sella son cheval et, frissonnant sous le ciel noir et sans nuages, il se hâta d'aller chercher Edna, la sage-femme, à la ferme de Janek. À leur retour, les yeux de Klara étaient ouverts mais si vitreux qu'ils comprirent qu'elle ne devait plus y voir bien clair. Ses lèvres pâles balbutiaient une ultime prière muette pour que l'enfant parvienne à naître ou que sa propre vie ne s'échappe pas encore, on n'aurait su le dire.

Quand le bébé, leur quatrième garçon, arriva le corps souillé de sang et maculé de caillots, il semblait avoir été arraché à la chair de sa mère plutôt que simplement mis au monde. "

Ce que j'en pense :

Du lyrisme, des drames familiaux, de la violence, des chevaux, une jolie mexicaine…. il y a de tout cela dans ce roman qui se  lit avec beaucoup de plaisir… mais de là à le comparer avec Faulkner ou McCarthy il ne faut quand même pas exagérer ! Les excellentes éditions Gallmeister ont publié d'autres livres plus puissants d'auteurs américains (Montana 1948, Pike, Sukkwan Island…) Attendons les prochaines productions de Bruce Machart!

Le sillage de l'oubli

Le sillage de l'oubli 

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Les gouffres

Publié le par GéHa

Les gouffres

"Les gouffres" de Antoine Choplin
La fosse aux ours

Présentation de l'éditeur :

Au cœur de paysages singuliers et innommés qui pourront évoquer les revers sombres de l'Histoire, des hommes, solitaires ou réunis en une clique fragile, entreprennent un périple. Aux processus guidant leur épopée, il est ici porté une attention particulière. Tous déploient un arsenal de ruses, géniales ou misérables, pour approcher, atteindre parfois, leur objectif. Mais l'important serait surtout que le ressort de ces progressions emprunte avant tout à des forces d'humanité, de simple et lumineuse intelligence, de fraternité pure. Quatre récits de quêtes minuscules et magistrales, comme autant de fables espérant chacune de cette capacité inouïe de l'homme à se maintenir debout, à braver quelque chose ensemble, le regard tendu sans relâche vers un horizon autre.

Première page :

"Ça se passera un matin et on sera surpris toi et moi que ça se passe ce matin-là plutôt qu'un autre. Le jour sera pas entièrement levé mais le grand voile sombre posé sur les choses commencera à se dissiper. J'aurais décidé ça tout seul que c'est pour ce jour-là et pas pour un autre. Je te regarderai un bon moment avec ma décision dans la tête, enroulé dans ta couverture, encore endormi, avant de prononcer un mot. Mais peut-être que toi, comme un vieux chien, t'auras senti tout ça parce que c'est sûr que pour ce qui est du flair t'es vraiment un champion ; tu l'auras senti et pourtant tu resteras immobile, en attendant que je dise quelque chose. Moi, je commencerai à sortir mes bras de sous la couverture et à les croiser derrière la tête comme un gars qui envisage sereinement l'avenir. Et après un petit moment, je tendrai la main vers toi et je te tapoterai du côté de l'épaule.
Hé, Milton.

D'abord tu bougeras pas, tu resteras sur le flanc tourné vers le mur mais tu parles que t'auras ouvert les yeux d'un coup."


Ce que j'en pense :

Quatre récits qui ont en commun un univers assez déshumanisé mais avec de toutes petites choses qui maintiennent l'espoir. On retrouve, par moments seulement et c'est bien dommage, la magnifique écriture de Choplin (dépouillée mais chaude, précise mais jamais coupante…)

Les gouffres

Les gouffres 

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