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Bicentenaire

Publié le par GéHa

 Bicentenaire

"Bicentenaire" de Lyonel Trouillot
Babel

Présentation de l'éditeur :

Port-au-Prince, début 2004-année du bicentenaire de l'indépendance d'Haïti. En cette matinée dominicale, un jeune homme quitte les quartiers pauvres pour rejoindre la manifestation organisée en ville par les étudiants. Au fil de sa marche, Lucien refait en esprit le trajet qui l'a conduit du village de l'enfance vers la ville à l'improbable avenir. Les voix aimées et irréconciliables résonnent dans sa tête : celle de sa mère, paysanne d'une province reculée ; celle de son frère qui a mal tourné au contact de la ville ; celle de "l'Etrangère", une journaliste qu'il aime sans vraiment la connaître ; celles, enfin, de ses camarades étudiants ou de voisins. Le roman est le récit de sa journée - de sa descente vers la ville jusqu'à l'ultime charge de la police... Né de la nécessité profonde et urgente, pour son auteur, de rendre compte des événements qui ensanglantèrent les célébrations de ce bicentenaire, ce roman incandescent affirme une nouvelle fois que la littérature, transcendant le commentaire, est sans doute l'un des plus puissants antidotes au chaos.

Première page :

"L'étudiant descendait la colline en caressant le sol de ses pas pour ne pas réveiller son frère qui dormait encore dans la chambre commune la tête sous l'oreiller, la bouche heureuse tétant un pouce et toute la paix du monde régnant sur le visage, une paix durable comme l'enfance et fragile comme elle, une paix hors contexte sur cette face d'ange délocalisée faisant mal corps avec la suite, les bras, le torse, les jambes, jusqu'à la plante des pieds, tatoués de héros et de slogans hétéroclites : Guevara, Wycleef Jean, Tim Duncan, shoot to kill, les femmes c'est de la merde, les rats pourrissent dans leur trou, je veux tout, peace and love. Les réveils étaient douloureux, violents, et l'étudiant n'avait pas le cœur à engager le combat avec ce corps livre et spectacle qui voulait dire en même temps chaque chose et son contraire.

Il ne fallait pas non plus réveiller les voisins : deux fillettes en petite culotte peu importaient le jour et l'heure, qui tapaient l'une sur l'autre dès leur première apparition, se consolaient du match nul en tournant leur colère vers un petit garçon entièrement nu à part sa chemisette aux couleurs de son rhume et qui, lui, s'entraînait à hurler, comme une mesure préventive, avant la première baffe, continuait pendant la raclée, tirant sur le volume jusqu'à ce que ses cris finissent par alerter le corps sec de la mère…."

Ce que j'en pense :

Une description du monde haïtien avec ses douleurs et ses espoirs, ses injustices et ses amours, le tout dans une écriture splendide, chaude, jouissive… à savourer. 

   

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La déménagerie

Publié le par GéHa

La déménagerie

"La déménagerie" de Jean-Loup Trassard
folio

Présentation de l'éditeur :

En 1941 - donc sous l'Occupation - une famille de cultivateurs, sept enfants, quitte sa petite ferme pour une grande à cent dix kilomètres de là : préparatifs, voyage sur des charrettes, installation... À l'échelle bocagère, une sorte de Ruée vers l'Ouest !Maître de champs plus vastes, Victor s'augmente lui-même sous les regards d'autres paysans et sa famille ressemble à celle des pionniers, sans que soit perturbée jamais l'entente avec Marguerite.Nous sommes alors au cœur d'une ferme, lieu rarement exploré par la littérature, et les intempéries mémorables se mêlent aux travaux agricoles, tandis que vivement défile toute la vie rurale en cette période troublée, avec nombre de figures villageoises, ou animales, puis les événements de la Libération, et encore le mariage des filles... En fait, ce roman n'est que bavardage, comme autour de la table lorsque le jour est bas, les histoires de ceux qu'on a connus s'appellent l'une l'autre entre les tasses. Ce serait sans fin s'il ne fallait - tiens, la pluie s'arrête - se lever, retourner à l'ouvrage.

Première page :

"De la chance ! Avant de raconter, je veux dire : j'ai eu de la chance ! Rien que parce que mon père s'est tordu la cheville. Il ne voulait pas manquer le voyage, et puis il avait promis. Alors il m'a emmené, que je l'aide si la «j'ville du pied », comme on disait alors, le faisait souffrir.

J'avais presque dix ans à l'époque, je me souviens de tout. Je devenais un proche de cette famille, assez pour partager son aventure. En même temps, extérieur, je pouvais observer. J'étais ravi par le départ et rassuré de savoir que je reviendrais chez nous, où je connaissais les haies comme nos greniers.

Je n'en dormais plus. Ça ennuyait un peu ma mère. Que je ne dorme pas aussi tranquillement mais notre départ même, je crois bien. À table, j'essayais de faire dire à mon père comment ce serait. Il répondait : tu verras bien. Le lendemain, je tournais mes questions autrement. Puisque tu viens, tu verras bien."

Ce que j'en pense :

Très belle langue, au parfum de campagne, à la fois rustique, silencieuse et pleine d'émotion. Trassard sait nous plonger au cœur de cette vie paysanne du milieu du XXème siècle. C'est un livre de terre mais pas de terroir, de la vraie littérature rurale.

   

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Retour à Yvetot

Publié le par GéHa

Retour à Yvetot

"Retour à Yvetot" de Annie Ernaux
éditions Mauconduit

Présentation de l'éditeur :

« Depuis la parution de mon premier livre, Les armoires vides, il y aura bientôt 40 ans, je suis allée rencontrer des lecteurs dans beaucoup de villes, en France et dans le monde. Jamais à Yvetot, malgré l’invitation qui m’en avait été faite à plusieurs reprises. »
Pour la première fois, le 13 octobre 2012, à la demande de la municipalité, Annie Ernaux accepte de rencontrer les habitants de la petite ville cauchoise où elle a passé son enfance et sa jeunesse. Le texte de cette conférence inédite est accompagné d’un cahier de photos personnelles avec, en guise de légendes, des extraits de ses livres publiés chez Gallimard.
« Comme ne l’est aucune autre ville pour moi, (Yvetot) est le lieu de ma mémoire la plus essentielle, celle de mes années d’enfance et de formation, cette mémoire-là est liée à ce que j’écris, de façon consubstantielle. Je peux même dire : indélébile. »

Extrait :

"On est samedi, à une heure et demie, en classe de quatrième, juste avant que ne commence le cours de composition française, dans ces minutes où l'on s'installe à grand bruit. Il me semble que Mlle Cherfils, la professeure de français, n'est pas encore arrivée. Jeanne D., une élève que je ne fréquente pas - ses parents sont des gens chic, les seuls opticiens de la ville - s'écrie, à la cantonade : « Ça pue l'eau de Javel!» Et : « Qui est-ce qui sent l'eau de Javel ? Je ne SUPPORTE pas l'odeur d'eau de Javel ! » Je voudrais rentrer sous terre, je cache mes mains sous le bureau, peut-être dans les poches de ma blouse. Je suis affolée de honte, terrorisée à l'idée d'être désignée par l'une ou l'autre de mes voisines. Car c'est moi qui sens l'eau de Javel. Sans doute, à ce moment, j'aimerais revenir une demi-heure en arrière, chez nous, dans la cuisine où, comme d'habitude après le repas, je me suis lavé les mains dans la cuvette d'eau placée en permanence à cet usage sur le placard à vaisselle — il n'y a pas d'eau courante à la maison — sans être gênée le moins du monde par l'odeur d'eau de Javel qui, cette fois, s'en dégageait."

Ce que j'en pense :

Avec ce petit "livre-conférence", Annie Ernaux montre une fois de plus qu'en parlant d'elle, de sa ville, de sa famille, de sa honte face aux autres (les riches, les bourgeois, ceux de la ville...), de sa singularité, elle atteint l'universel.

C'est vraiment une des plus grandes voix de la littérature française.

    

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L'intranquille, autoportrait d'un fils, d'un peintre, d'un fou

Publié le par GéHa

L'intranquille, autoportrait d'un fils, d'un peintre, d'un fou

"L'intranquille, autoportrait d'un fils, d'un peintre, d'un fou"
de Gérard Garouste, avec Judith Perrignon
L'iconoclaste

Présentation de l'éditeur :

"Je suis le fils d'un salopard qui m'aimait. Mon père était un marchand de meubles qui récupéra les biens des Juifs déportés. Mot par mot, il m'a fallu démonter cette grande duperie que fut mon éducation. A vingt-huit ans, j'ai connu une première crise de délire, puis d'autres. Je fais des séjours réguliers en hôpital psychiatrique. Pas sûr que tout cela ait un rapport, mais l'enfance et la folie sont à mes trousses. 
Longtemps, je n'ai été qu'une somme de questions. Aujourd'hui, j'ai soixante-trois ans, je ne suis pas un sage, je ne suis pas guéri, je suis peintre. Et je crois pouvoir transmettre ce que j'ai compris." Un récit qui a la puissance d'un roman, traversé par l'antisémitisme, les secrets de famille, l'art, Dieu, la folie et l'amour. Un autoportrait bouleversant.

Première page :

"Quand Isabelle, la dame qui s'occupait de lui, m'a appelé en pleurs, je suis parti vers Bourg-la-Reine et la maison de meulière, 15, avenue de Bellevue. Il était dans son lit, la tête posée sur les mains, il semblait dormir tranquillement, en accord avec lui-même. Mais il était mort et j'étais soulagé.

Je ne me suis pas assis à côté de lui, j'ai parcouru les pièces silencieuses, frôlé les rideaux, les bibelots, les livres, les meubles, et tandis que j'avançais parmi tout ce qu'une vie empile, un nœud se faisait au fond de ma gorge. La tristesse n'y était pour rien, il fallait juste que l'émotion se pose quelque part, ce fut sur les objets. Ils n'étaient pas beaux, mais j'avais grandi là, et ne s'attacher à rien laisse une trop grande amertume."

Ce que j'en pense :

Pas de romantisme, de pathos ni de complaisance; c'est simple (sans être simpliste), pudique (sans rien cacher). Un livre intelligent et fascinant qui laisse trace.

   

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Toi

Publié le par GéHa

Toi

"Toi" de Zoran Drvenkar
Sonatine

Présentation de l'éditeur :

Imagine une tempête de neige sur l’autoroute. Un bouchon qui s’étire sur plusieurs kilomètres, aucune visibilité. Un homme sort de sa voiture et en silence assassine méticuleusement, à mains nues, vingt-six personnes dans les véhicules alentours. C’est le début d’une série de meurtres sans mobiles apparents commis par celui que la presse surnomme Le Voyageur. Imagine maintenant cinq adolescentes. Cinq amies avec leurs espoirs et leurs peurs, leurs envies et leurs problèmes. Cinq jeunes filles que rien ne peut séparer, qui vont être prises au piège d’une situation qui les dépasse. Prises en chasse par un homme à qui tu ne voudrais pas avoir affaire, elles vont se jeter dans une fuite en avant sauvage et désespérée. Imagine enfin un voyage jusqu’à un hôtel isolé en Norvège où tous ces protagonistes vont se retrouver pour une confrontation à la tension extrême et un dénouement qui te laissera sans voix. Zoran Drvenkar n’est pas un auteur comme les autres. Après Sorry (Sonatine Éditions, 2010), il subvertit une nouvelle fois tous les codes du genre et revient avec un thriller remarquable, à la construction vertigineuse. C’est dans un véritable piège qu’il entraîne un lecteur impliqué comme jamais, vibrant pour des personnages aussi complexes que fascinants.

Première page :

"Nous avons beau aspirer à la lumière, nous avons besoin de l’ombre. Le désir qui nous fait rechercher l’harmonie nous pousse aussi, dans un obscur recoin de notre cœur, vers le chaos. Un chaos tout relatif, nous ne sommes pas des barbares. Pourtant, c’est bien ce que nous devenons dès que notre monde déraille. Le chaos est toujours à l’affût.

Jamais les pensées n’ont eu un impact aussi rapide. Les histoires ne se transmettent plus oralement, elles nous arrivent en kilo-octets à une vitesse vertigineuse, impossible désormais de détourner les yeux. Et quand l’excès se fait sentir, nous réagissons comme les barbares : nous transformons le chaos en mythe.

Un de ces mythes est né il y a quatorze ans, en hiver, sur l’autoroute A4 entre Bad Hersfeld et Eisenach. Nous ne donnerons pas la date exacte, chacun peut se documenter s’il le souhaite. D’ailleurs, les mythes ne se soucient guère des dates, ils sont intemporels, ils sont l’ici et maintenant. Retournons donc dans le passé pour le transformer en présent.

Nous sommes en novembre.

Nous sommes en 1995.

Nous sommes en pleine nuit.

Depuis une heure déjà, le bouchon s’étire sur plusieurs kilomètres, d’abord sur trois voies, puis sur deux, enfin sur une avant l’arrêt complet. L’autoroute est balayée par la neige. La visibilité est réduite à quelques mètres. "

Ce que j'en pense :

Forme percutante, alerte. Intrigue assez prenante. Écriture originale avec  l'emploi de la deuxième personne du singulier qui s'adresse à chaque personnage, mais aussi au lecteur. C'est du travail bien fait mais il manque un petit quelque chose qui en ferait un très bon bouquin (une âme ?).

 

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Rien ne s'oppose à la nuit

Publié le par GéHa

Rien ne s'oppose à la nuit

"Rien ne s'oppose à la nuit" Delphine de Vigan
J C Lattès

Présentation de l'éditeur :

Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l'écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd'hui je sais aussi qu'elle illustre, comme tant d'autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence.

Première page :

"Ma mère était bleue, d'un bleu pâle mêlé de cendres, les mains étrangement plus foncées que le visage, lorsque je l'ai trouvée chez elle, ce matin de janvier. Les mains comme tachées d'encre, au pli des phalanges.

Ma mère était morte depuis plusieurs jours. J'ignore combien de secondes voire de minutes il me fallut pour le comprendre, malgré l'évidence de la situation (ma mère était allongée sur son lit et ne répondait à aucune sollicitation), un temps très long, maladroit et fébrile, jusqu'au cri qui est sorti de mes poumons, comme après plusieurs minutes d'apnée. Encore aujourd'hui, plus de deux ans après, cela reste pour moi un mystère, par quel mécanisme mon cerveau a-t-il pu tenir si loin de lui la perception du corps de ma mère, et surtout de son odeur, comment a-t-il pu mettre tant de temps à accepter l'information qui gisait devant lui ? Ce n'est pas la seule interrogation que sa mort m'a laissée."

Ce que j'en pense :

Livre sensible, profond, qui raconte une histoire familiale assez bouleversante. La construction et le style sont parfaits…Et pourtant, on a un certain malaise à lire ce livre ; on aurait préféré que ce soit un roman plutôt qu'un récit.

  

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Le linguiste était presque parfait

Publié le par GéHa

Le linguiste était presque parfait

"Le linguiste était presque parfait" de David Carkeet
traduction Nicolas Richard - éditions Monsieur Toussaint Louverture

Présentation de l'éditeur :

On traite le séduisant linguiste Jeremy Cook de trou-du-cul devant l’une de ses charmantes assistantes, et tout fout le camp! D’autant que l’un de ses collègues de l’institut d’étude du langage des nourrissons, un individu discret et obsédé par l’étrange notion de « contre-amitié », vient d’être assassiné. Du jour au lendemain, Jeremy va devoir élucider un meurtre, rédiger une conférence dont l’intitulé change tous les matins, faire le joli cœur et, plus important encore, découvrir – grâce à la linguistique et à quelques coups tordus – d’où sortent ces foutues rumeurs sur lui. Qui a dit que la vie d’un linguiste était un long fleuve tranquille ?

Première page :

« Mais vous faites quoi au juste avec ces bébés ? »

En entendant cette question par la porte entrouverte du bureau de Wach, Cook s'immobilisa, encore invisible aux yeux des deux hommes en train d'y discuter. À la pers­pective de la réponse, il sourit. C'était exactement le genre de situation qui permettait à son misérable patron de briller par son incompétence.

« Loin de moi l'idée de ne pas vous répondre... »

Cook imagina le sourire de son patron : bref et idiot.

« Un certain nombre de variables complexes entrent en ligne de compte dans toute tentative de définir un protocole expérimental... un objectif, un, une... ah, Jeremy, vous voilà ! »

Cook s'était avancé. Il lui était trop pénible de ne pas intervenir.

«Je voudrais vous présenter ce monsieur, journaliste à New York, qui écrit pour... pour qui d'ailleurs ?

— Pour personne en particulier. Je suis pigiste pour différents journaux. Philpot. »

Ce dernier mot avait été lancé à l'attention de Cook. Mais s'agissait-il de son nom ou de son prénom ? Cook n'en avait aucune idée ; comme pour les patronymes chinois, il était impossible de deviner duquel des deux il s'agissait.

«Jeremy Cook, dit-il en serrant la main de Philpot, un homme de petite taille.

—Appelez-moi Henry. »

Ce que j'en pense :

Roman paru aux États-Unis en 1980, mais qui parait très "moderne" et très original. C'est à la fois un roman social burlesque décrivant le petit monde de linguistes (où chaque mot est pesé, disséqué..) et un roman à "tendance policière" (même si l'intrigue est un peu mince et parfois tirée par les cheveux).

  

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Les derniers jours d'un homme

Publié le par GéHa

Les derniers jours d'un homme

"Les dernirs jours d'un homme" de Pascal Dessaint
Rivages

Présentation de l'éditeur :

Une cité industrielle du Nord-Pas-de-Calais où la pollution a tout gangrené, une cité séparée du monde "sain et normal" par une autoroute, une cité qu'on ne quitte pas, sinon pour aller au cimetière. A une quinzaine d'années d'intervalle, deux voix se répondent. Celle d'un père, Clément, et celle de sa fille Judith. Les deux sont marqués par le deuil. Clément raconte la mort de sa jeune épouse et l'horreur de l'usine qu'il finit par lâcher, même si c'est pour trouver la précarité, pour arriver au drame qui va faire basculer sa vie. Judith, elle, est âgée de 18 ans et orpheline, elle a été élevée par son oncle Etienne, un homme à part, né avec un bras atrophié et qui, peut-être, boit pour oublier le malheur. Judith raconte sa vie avec l'oncle Etienne et cherche à éclaircir le mystère de la mort de son père. L'usine n'est plus là, il n'en reste que des traces indélébiles: crassiers, pollution, maladies et chômage. Cette usine était la vie des gens, leur gagne-pain; elle a aussi été leur mort.

L'histoire de cette famille décimée, c'est l'histoire de toute une communauté doublement victime: à la fois de pratiques industrielles dévastatrices pour l'homme et son environnement, et aussi du cynisme d'affairistes voyous qui n'ont pas hésité à liquider une entreprise et ses ouvriers sur l'autel du profit.
De manière transparente — seuls les noms propres sont légèrement modifiés —, Pascal Dessaint évoque le scandale de l'usine Metaleurop à Noyelles-Godault, qui, après avoir été le premier site mondial pour la production du germanium (sans parler des autres métaux), fut liquidée sans préavis pour les salariés et rasée en 2003 et 2006

 Avec ce roman choc sur un drame écologique et humain d'une rare ampleur, Pascal Dessaint, auteur d’une quinzaine d’ouvrages chez Rivages, élargit encore sa palette de romancier noir. Il quitte cette fois le pays toulousain pour renouer avec ses origines d'homme du Nord. Entre révolte et compassion, ni le ton ni le fond de ce livre ne peuvent laisser indifférent.

Première page :

"Automne

Quelques jours avant sa mort, nous nous sommes cha­maillés. C'était parfaitement ridicule. Judith était déjà assise sur son rehausseur et je venais de vérifier que sa ceinture était bien mise. J'étais content, nous partions, pas longtemps et pas loin, mais nous partions. J'étais content et j'aurais pu être plus détendu. Depuis plusieurs semaines, je me faisais l'effet d'une meule de foin dans une prairie, une prairie près d'une forêt, une forêt en flammes. Je n'avais pas encore mis la clé dans le contact et Sabine a remarqué la toile d'araignée.

Tu peux enlever cette toile d'araignée ? elle m'a demandé, un peu nerveuse.

L'araignée avait tissé sa toile dans la coque du rétrovi­seur extérieur. C'était un rétroviseur réglable au tableau de bord. D'une pression du doigt, je pouvais faire pivoter le miroir. Les araignées ont parfois de drôles d'idées, ai-je pensé. Sabine attendait que je me décide. En quoi ça la gênait ? En quoi c'était gênant ? Nous ne prenions presque jamais la voiture. À l'époque où je travaillais à l'usine, je n'en avais pas besoin. Désormais, Thomas pas­sait me prendre et me raccompagnait tous les jours. Cette bagnole ne bougeait pas de la semaine, souvent de plusieurs semaines."

Ce que j'en pense :

Pas vraiment un roman noir, ni un polar, car tout est gris dans ce livre. On sent que Pascal Dessaint a retrouvé ses racines, c'est intime, émouvant. Bien sûr il y a parfois, comme dans d'autres romans de l'auteur, un excès de documentation qui peut paraitre superflu...

 

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Gordana

Publié le par GéHa

Gordana

"Gordana" de Marie-Hélène Lafon, illustré par Nihâl Marth
Les éditions du chemin de fer

Présentation de l'éditeur :

Marie-Hélène Lafon s’offre une incursion dans un supermarché parisien. De son écriture puissante et tendue, elle transforme ce lieu le moins propice à la littérature en théâtre même de la fiction, pour inventer à Gordana une vie, des souvenirs, un destin.

Nihâl Martli fait sienne cette réalité fantasmée, saisit un rêve, s’empare d’un détail, ponctue l’histoire de Gordana de ses peintures tour à tour poétiques ou déroutantes.

Première page :

"Elle s’appelle Gordana. Elle est blonde. Blonde âcre, les cheveux rêches. Entre les racines noires des cheveux teints, la peau est blanche, pâle, elle luit, et le regard se détourne du crâne de Gordana, comme s’il avait surpris et arraché d’elle, à son insu, une part très intime. Sa bouche est fermée sur ses dents. Elle s’obstine, le buste court et têtu, très légèrement incliné, sa tête menue dans l’axe. On devine des dents puissantes, massives, embusquées derrière les lèvres minces et roses. Le sourire de Gordana éclaterait comme un pétard de 14 juillet. On ne la voit pas sourire. On imagine. On reste au bord de ce que doit être ailleurs, dans une autre vie, le sourire dégoupillé de Gordana. Et son rire. Un rire de gorge, grave, rauque, presque catastrophique. Un rire acrobatique et très sexuel."

Ce que j'en pense :

L'auteure est très douée pour inventer des vies à des inconnu(e)s qu'elle peut croiser dans son quotidien et nous faire pénétrer dans le secret des personnes. C'est simple, efficace, sensuel, poétique, très bien écrit et très bien illustré.

   

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Pris au piège

Publié le par GéHa

 Pris au piège

"Pris au piège" de Yves Ravey
éditions de minuit

Présentation de l'éditeur :

Si personne n'est convaincu par les deux hommes qui débarquent rue Jouffroy d'Abbans afin de régler ce fléau des parasites qui ont envahi les charpentes des maisons, en revanche, tous se laissent prendre au piège de leur manie madame Domenico et son désir de plaire, monsieur Domenico et sa jalousie, monsieur Carossa et la coupe de son bois ; quant au petit garçon, lui, il va devenir leur otage.

Première page :

"Je remontais en courant la rue Jouffroy d’Abbans ce matin-là, craignant d’être en retard à l’église pour l’office, sans m’apercevoir que monsieur Domenico, notre voisin, bras écartés au bord du trottoir, me barrait le passage, et je me heurtai à lui. Il me demanda alors de lui rapporter le journal, tâche dont je m’acquittais souvent. En effet, il n’aimait pas que sa femme se rende seule en ville sur sa bicyclette et il refusait de se faire livrer comme tout le monde par le buraliste.

A mon retour, il est parti lire le journal dans le jardin en épiant monsieur Barre, le maître-nageur, à qui il venait de louer la chambre laissée vide par le départ de sa fille Jeanne, mariée depuis peu."

Ce que j'en pense :

Tout parait simple, ordinaire, dans les histoires d'Yves Ravey; il ne se passe presque rien; il n'y a pas d'esbroufe; et pourtant… l'auteur mène ce court récit (qui se lit d'une traite) de main de maître et sait parfaitement restituer un climat à la manière se Simenon.

   

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