• Les buveurs de lumière

    "Les buveurs de lumière" de Jenni Fagan - Métailié

    Présentation de l'éditeur :

    Le monde entre dans l'âge de glace, il neige à Jérusalem et les icebergs dérivent le long des côtes. Pour les jours sombres qui s'annoncent, il faut faire provision de lumière – neige au soleil, stalactites éclatantes, aurores boréales.

    Dylan, géant barbu et tatoué, débarque au beau milieu de la nuit dans la petite communauté de Clachan Fells, au nord de l'Écosse. Il a vécu toute sa vie dans un cinéma d'art et essai à Soho, il recommence tout à zéro. Dans ce petit parc de caravanes, il rencontre Constance, une bricoleuse de génie au manteau de loup dont il tombe amoureux, et sa fille Stella, ex-petit garçon, en pleine tempête hormonale, qui devient son amie. Autour d'eux gravitent quelques marginaux, un taxidermiste réac, un couple de satanistes, une star du porno.
    Les températures plongent, les journaux télévisés annoncent des catastrophes terribles, mais dans les caravanes au pied des montagnes, on résiste : on construit des poêles, on boit du gin artisanal, on démêle une histoire de famille, on tente de s'aimer dans une lumière de miracle.
    Dans ce roman éblouissant au lyrisme radical, peuplé de personnages étranges et beaux, Jenni Fagan distille une tendresse absolue qui donne envie de hâter la fin du monde.

    Première page :

    "Ils sont parfaitement clairs sur le sujet. Ils emploient des phrases déclaratives courtes. Des majuscules. De l'encre rouge. Certains points sont soulignés. En somme : ils veulent tout. C'est la fin. Dylan utilise des ciseaux à ongles pour tailler les poils rebelles qui dépassent de sa barbe, il se penche au-dessus d'une rangée de lavabos dans les toilettes pour dames et s'asperge le visage. Il a joué de nombreux rôles devant ces miroirs : Jedi, Goonie, zombie, ado téléki-nésique vengeur - un gamin de Soho ayant grandi dans un cinéma d'art et d'essai : il se couchait sur la scène en pyjama pour regarder les étoiles glisser sur le plafond pendant des heures. Sa grand-mère disait qu'ils étaient les gardiens d'un conclave, un endroit où les gens venaient pour se sentir un moment en sécurité, pour se rappeler qui ils avaient été autrefois - une chose si souvent ignorée (à l'extérieur) mais ici à l'intérieur : lumières, caméra, action !

    Dylan enfile son pull et se dirige vers le foyer désert. Le guichet de la billetterie sent le renfermé. Une traînée de verres de gin vides mène jusqu'à sa cabine de projection. Il se rappelle brièvement avoir trinqué à Tom et Jerry, Man Ray, Herzog et Lynch, Besson et Bergman, aux filles du peep-show d'à côté, à Hansel, Gretel et tous leurs amis. Il prend à nouveau la lettre. Même si elle le lui avait dit, il n'aurait rien pu faire. Le compte est vide. Il y a moins que rien. Le déficit affiche tellement de chiffres qu'il cesse de compter. Un tas de factures impayées est soigneusement rangé …."

    Ce que j'en pense :

    Dans un contexte apocalyptique l’auteure réussit à instiller de l’espoir avec ses personnages qui apparaissent tous en rupture avec les normes de « l’ancien monde ». Chacun·e croit que tout est encore possible : l’amour, le changement de sexe, la mort apaisée, un nouveau mode de vie…. Tout cela est écrit dans une langue merveilleuse, poétique, surprenante. Ce livre, malgré le froid glacial qu’il décrit, contient de la tendresse, de la douceur et de la chaleur.

    Les buveurs de lumière

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  • Opus 77

    "Opus 77" de Alexis Ragougneau - Viviane Hamy

    Présentation de l'éditeur :

    " Un jour, dans mille ans, un archéologue explorera ton refuge. Il comprendra que l'ouvrage militaire a été´ recyclé en ermitage. Et s'il lui vient l'idée de gratter sous la peinture ou la chaux, il exhumera des fresques colorées intitulées La Vie de David Claessens en sept tableaux. Je les connais par cœur, ils sont gravés à tout jamais dans ma médiocre mémoire, je peux vous les décrire, si vous voulez faire travailler votre imaginaire:
    L'enfant prodige choisit sa voie.
    Il suscite espoirs et ambitions.
    Le fils trébuche, s'éloigne, ressasse.
    Dans son exil, l'enfant devient un homme.
    Le fils prodigue, tentant de regagner son foyer, s'égare.
    Blessé, il dépérit dans sa prison de béton.
    Mais à la différence des tapisseries de New York, ton histoire est en cours ; il nous reste quelques tableaux à écrire, toi et moi, et je ne désespère pas de te faire sortir un jour du bunker. La clé de ton enclos, de ta cellule 77, c'est moi qui l'ai, David. Moi, Ariane, ta sœur. "

    Première page :

    "Nous commencerons par un silence.

    Mais les minutes de silence, vous savez bien, ne durent jamais soixante secondes pleines, y compris dans le recueillement d'une basilique genevoise, un jour de funérailles. L'impatience a vite fait de surgir, quoique l'assemblée se compose pour l'essentiel de musiciens de l'OSR, par définition respectueux du tempo imposé par leur chef. Cette fois, Claessens n'est pas au pupitre. Il est couché dans son cercueil, devant l'autel, couvé des yeux par un curé pénétré de sa mission. Célébrer l'artiste. Glisser deux ou trois mots sur une possible inspiration divine ; on ne sait jamais, ça ne mange pas de pain, un peu de prosélytisme ne nuira pas au défunt. Quant à sa fille, assise au piano quelques mètres plus loin, elle ne dira probablement rien tellement elle a l'air ailleurs.

    Il y a, surplombant mon clavier, nichée dans la pierre, une Vierge à l'Enfant. Son visage tourné vers le vitrail accroche la lumière du jour. Le Christ, poupon joufflu, cheveux bouclés, me fixe de ses yeux d'albâtre, l'air supérieur. Pas moyen de savoir ce qu'il pense ; sous la Mère et son Fils, dans ma robe de soie noire un peu trop décolletée pour l'occasion, ma tignasse rousse au-dessus des touches ivoire, je dois sûrement faire mauvais genre, une véritable Marie Madeleine. Je suis venue jouer un air à l'enterrement de mon père."

    Ce que j'en pense :

    Une histoire de famille, une histoire de musique, une histoire de liberté et/ou d’emprisonnement, une histoire d’amour. C’est un roman « partition » avec ses pianissimo, ses forte, ses fortissimo… et ses silences. C’est un roman très bien construit et très bien écrit, c’est aussi un magnifique portrait de femme. L’Opus 77 de Chostakovitch est continuellement présent en fond sonore. Un livre intense, émouvant qui m’a happé du début à la fin.

    Opus 77

    Opus 77Opus 77Opus 77Opus 77

     

     

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  • La terre invisible

    "La terre invisible " de Hubert Mingarelli - Buchet-Chastel

    Présentation de l'éditeur :

    Dans l’Allemagne occupée, un photographe de guerre ne parvient pas à s’en aller et à rentrer chez lui en Angleterre. Il est hanté par la libération d’un camp de concentration à laquelle il a assisté.Il décide de partir au hasard des routes. Il photographiera les gens de ce pays devant leur maison dans l’espoir de comprendre qui ils sont pour avoir pu laisser faire ce qu’il a vu.Un jeune soldat anglais, qui vient juste d’arriver et qui n’a rien vécu de la guerre, l’escortera et conduira la voiture réquisitionnée à travers l’Allemagne sans deviner les motivations qui poussent le photographe. Mais lui aussi porte un secret plus intime qui le hante et dont il ne parle pas. La Terre invisible raconte leur voyage.

    Première page :

    "Allemagne, juillet 1945

    Depuis presque deux semâmes de ce mois de juillet brûlant j'attendais à Dinslaken, au bord du Rhin, je n'arrivais pas à m'en aller. Pourtant je pensais avoir tout photographié. Tous les jours le soleil était blanc et les nuits n'apportaient aucune fraîcheur. On étouffait le jour et la nuit. Je ne savais pas pourquoi je restais ici, passant le plus clair de mon temps à l'hôtel, n'ayant bientôt plus d'argent. Le matin je descendais voir le fleuve et le soir j'allais m'asseoir sur le banc de la Diîrenstrasse. Je fermais les yeux, attendant qu'il fasse un peu moins chaud pour rentrer."

    Ce que j'en pense :

    Comme toujours chez Mingarelli des hommes sont en errance et il ne se passe pas grand-chose. C’est, pour moi, tout l’intérêt de ce genre de livre : laisser de l’espace au silence, à la suspension, à l’intériorité. Beaucoup de choses nous resteront un peu mystérieuses, voire improbables, dans cette histoire. je peux comprendre que certains lecteurs puissent s’ennuyer mais pour moi c’est un livre apaisant, reposant, même s’il n’atteint pas la force de certains de ses autres livres (comme « La beauté des loutres »).

    La terre invisible

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  • Deux kilos deux

    "Deux kilos deux" de Gil Bartholeyens - JC Lattès

    Présentation de l'éditeur :

    Dans une région isolée de Belgique, les Hautes Fagnes, une tempête de neige s’abat les bois, les landes et les villages. Elle recouvre tout et maintient les hommes dans le silence et dans l’attente.
    Sully, un jeune inspecteur vétérinaire, débarque là pour mener un contrôle dans une exploitation avicole. Il y a eu des plaintes, des soupçons. Sully cherche des réponses auprès des habitants  et des exploitants agricoles. Pendant son enquête, il trouve souvent refuge dans un diner où travaille Molly, belle et bouleversante, et Paul, le patron qui lit Walt Whitman, cuisine le poulet comme personne et semble toujours attendre que quelque chose arrive.  Chaque rencontre compte, conjure le temps, promet un autre avenir.
    Deux kilos deux est  un western, une enquête, une  réflexion sur la condition animale et sur la condition humaine, c’est aussi une histoire d’amour.

    Première page :

    "Il y a une beauté de la jeunesse et il y a de la beauté des années, dit Sully J. Price en croisant le regard de Molly , c'était imprimé sur la plaque de son uniforme. Et Molly allongeait le cou pour arroser les clients de café fumant. De loin, on voyait son visage de jeune fille. Mais quand elle s'approchait, on voyait la femme, les enfants qu'elle avait eus, la force qu'elle avait eue, celle avec laquelle elle avait affronté la suite de la vie.

    Il neigeait depuis le matin. Le parking du diner s'était rempli de camions. Les gens du coin, venus prendre leur petit déjeuner, des œufs au bacon pour la plupart, attendaient que le temps s'améliore pour reprendre la route.

    Au-dessus du comptoir, la télévision ne présageait rien de bon. La tempête avançait sur la carte animée. Des épandeuses crachaient du gravier sur les routes enneigées et le journaliste, habillé comme un sapin de Noël, semblait annoncer la fin du monde.

    Ce que j'en pense :

    L’intrigue s’excite un peu dans les 50 dernières pages mais c’est vraiment très mince par  rapport au nombre de pages consacrées à la maltraitance animale et à l’élevage de volailles. Même si le discours est intéressant et mérite d’être évoqué on attend autre chose d’un roman. Heureusement, de temps en temps il y a de l’humour et de belles phrases ! Et puisque ce livre en est rempli, disons que l’auteur a une plume originale.

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  • Une joie féroce

    "une joie féroce" de Sorj Chalandon - Grasset

    Présentation de l'éditeur :

    Jeanne est une femme formidable. Tout le monde l’aime, Jeanne.
    Libraire, on l’apprécie parce qu’elle écoute et parle peu. Elle a peur de déranger la vie. Pudique, transparente, elle fait du bien aux autres sans rien exiger d’eux. A l’image de Matt, son mari, dont elle connaît chaque regard sans qu’il ne se soit jamais préoccupé du sien.
    Jeanne bien élevée, polie par l’épreuve, qui demande pardon à tous et salue jusqu’aux réverbères. Jeanne, qui a passé ses jours à s’excuser est brusquement frappée par le mal. «  Il y a quelque chose  », lui a dit le médecin en découvrant ses examens médicaux. Quelque chose. Pauvre mot. Stupéfaction. Et autour d’elle, tout se fane. Son mari, les autres, sa vie d’avant. En guerre contre ce qui la ronge, elle va prendre les armes. Jamais elle ne s’en serait crue capable. Elle était résignée, la voilà résistante. Jeanne ne murmure plus, ne sourit plus en écoutant les autres. Elle se dresse, gueule, griffe, se bat comme une furie. Elle s’éprend de liberté. Elle découvre l’urgence de vivre, l’insoumission, l’illégalité, le bonheur interdit, une ivresse qu’elle ne soupçonnait pas.
    Avec Brigitte la flamboyante, Assia l’écorchée et l’étrange Mélody, trois amies d’affliction, Jeanne la rebelle va détruire le pavillon des cancéreux et élever une joyeuse citadelle.

    Première page :

    Une vraie connerie

    (Samedi 21 juillet 2018)

     

    J'ai imaginé renoncer. La voiture était à l'arrêt. Brigitte au volant, Mélody à droite, Assia et moi sur la banquette arrière. Je les aurais implorées. Please. Sur arrête là. Sur enlève nos lunettes ridicules, nos cheveux synthétiques. Toi, Assia, tu te libères de ton voile. On range nos armes de farces et attrapes. Sur rentre à la maison. Tout aurait été simple, tranquille. Quatre femmes dans un véhicule mal, qui reprendrait sa route après une halte sur le trottoir.

     Mais je n'ai rien dit. C'était trop tard. Et puis je voulais être là.

     Brusquement, Mélody s'est redressée. Elle a enlevé ses lunettes noires.

    Brigitte vient de sortir d'une arme de la boîte à gants.

    - Mais putain! Qu'est-ce que c'est que ça? Tu es dingue! une crié Assia.

    - Il faut toujours un vrai, au cas où.

    - Un vrai quoi? j'ai demandé.

    Ce que j'en pense :

    Chalandon a du talent pour nous décrire ses personnages, nous les faire connaître de l’intérieur. Toute la première partie du livre m’a vraiment captivé, j'y retrouvais toute la puissance et la profondeur de cet auteur. Ensuite, lorsque tout cela a basculé dans la préparation et l’attaque de la bijouterie, j’ai trouvé tout cela beaucoup plus léger, pas à la hauteur des autres livres de Chalandon.

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  • Francis Rissin

    "Francis Rissin" de Martin Mongin -Editions Tusitala

    Présentation de l'éditeur :

    « Il faut laisser les créatures Imaginaires vivre leur vie de leur côté, sinon elles mêlent leurs pensées aux vôtres, elles prennent progressivement le contrôle de votre esprit. Le nom de Francis Rissin m'a poursuivi tout au long de mon existence. »
    De mystérieuses affiches apparaissent dans les villes de France, seulement ornées du nom de Francis Rissin. Oui est-il ? La presse s'interroge, la police enquête, la population s'emballe. Et si Francis Rissin s'apprêtait à prendre le pouvoir, à sauver la France ?
    Martin Mongin signe un premier roman vertigineux. Une enquête paranoïaque sur l'insaisissable Francis Rissin en onze récits qui lorgnent tour à tour vers le roman policier, le fantastique, le journal intime, le thriller politique. Avec une maîtrise rare, l'auteur tisse sa toile comme un piège qui se referme sur le lecteur et ses certitudes, au coeur de cette zone floue où réalité et fiction s'entremêlent.

    Première page :

    "Catherine Joule, séminaire Textes et intertextes, cours du 3 septembre *** : « Approche centrée sur la personne », université de Paris IV-Sorbonne (enregistrement sonore), collection privée, fac-similé en possession de l'éditeur.

    Il y a les livres qui existent, les livres qu'on peut facilement se procurer sur les étals des librairies, chez les bouquinistes ou dans les arrière-salles poussiéreuses des antiquaires de la rue de Sèvres - ces livres qui nous présentent lascivement leur dos coloré sur les étagères des bibliothèques, pour qu'on les caresse du bout des doigts. Il y a les livres qui existent, et les livres qui n'existent pas, les livres qui n'ont jamais été écrits, les livres imaginaires, les livres de romans.

    Vous savez que certains auteurs se sont amusés à inventer des ouvrages de toutes pièces, et à les jeter négligemment dans les mains de leurs personnages. Les surréalistes ont abusé de ce procédé, tout comme Pierre Manon, Frédéric Balaire, ou encore François Rabelais, longtemps avant eux, avec son célèbre catalogue de la Bibliothèque de l'Abbaye de Saint-Victor, dans Pantagruel."

    Ce que j'en pense :

    Pendant toute la lecture de ce pavé (611 pages), de ces 11 longs chapitres on se demande « Mais qui est vraiment ce Francis Rissin ? ». Bien sûr nous en saurons chaque fois un peu plus mais nous continuerons à nous questionner. Ce livre est mystérieux et attachant. C’est un OVNI dans cette rentrée littéraire. Il n’est pas forcément « confortable » et le lecteur peut parfois être désorienté car chaque chapitre amène un nouveau genre : conférence, fantastique, policier… Pour moi c’est un livre politique, dans le bon sens du terme, qui montre ce que peut donner la fascination d’un peuple (les français en particulier) pour l’homme providentiel.

    Francis Rissin

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  • Zébu boy

    "Zébu Boy" de Aurélie Champagne - Monsieur Toussaint Louverture

    Présentation de l'éditeur :

    Madagascar, mars 1947, l’insurrection gronde. Peuple saigné, soldats déshonorés, ce soir, l’île va se soulever, prendre armes et amulettes pour se libérer. Et avec elle, le bel Ambila, Zébu Boy, fierté de son père, qui s’est engagé pour la Très Grande France, s’est battu pour elle et a survécu à la Meuse, aux Allemands, aux Frontstalags. Héros rentré défait et sans solde, il a tout perdu et dû ravaler ses rêves de citoyenneté. Ambila qui ne croit plus en rien, sinon à l’argent qui lui permettra de racheter le cheptel de son père et de prouver à tous de quoi il est fait. Ambila, le guerrier sans patrie, sans uniforme, sans godasses, sans mère, qui erre comme arraché à la vie et se retrouve emporté dans les combats, dans son passé, dans la forêt.

    Roman de la croyance, du deuil et de la survie, Zébu Boy fait naître les fleurs et se changer les balles en eau. Tout entier traversé d’incantations, ce premier roman qui oscille entre destin et pragmatisme, est porté par une langue puissante et fait entendre la voix mystérieuse qui retentit en chaque survivant.

     

    Première page :

    "Quarante-quatre fois treize. Moins soixante-quatorze. Moins soixante. Il trancha :

    « Il m’en faut cent… »

    Un caisson de bois au milieu de la pièce faisait office de guéridon. Ambila y posa une liasse de billets de vingt et tenta vainement d’ériger en piles un tapis de pièces éparses :

    « Quatre cents francs… C’est ce que j’ai. »

    Randrianantoandro éclata d’un rire théâtral.

    « Pour ça, je t’en donne quatre-vingts. Et c’est déjà trop. »

    Ambila se pinça les lèvres. Ses lunettes glissaient sur son nez.

    L’ombiasy était tenu par tous comme le meilleur de l’île. Impossible de repartir avec si peu. Quatre-vingts amulettes. Pas après tout ce chemin. Ni la route à venir. Il insista et, face au refus du sorcier, sortit sa chaussette.

    L’ombiasy resta un moment en arrêt devant les renflements du bas de laine qu’il soupesa d’une main à l’autre. Chaque roulis provoquait un petit bruit sec qui semblait ricocher sur les murs humides. Il vida le contenu sur la caisse.

    Une centaine de dents se dispersa sur le bois au milieu des pièces : incisives, molaires, canines de toute taille et tout aspect. La plupart avaient encore leur émail naturel. Certaines, jaunies de tabac ou d’alcool, paraissaient gâtées, friables. D’autres, serties d’un placage en métal, mouchetées de plombage ou d’amalgame. La plupart étaient composées d’or et roulaient à l’air libre dans un tintement cristallin."

    Ce que j'en pense :

    Voilà un roman original qui évoque de façon documentée le soulèvement de 1947 à Madagascar, insurrection en partie gommée de la mémoire collective en France. En lisant ce livre on pénètre vraiment dans un autre univers social, religieux, culturel…nourri de croyances, de révoltes, de solidarité. C’est parfois déroutant, mais toujours puissant et dépaysant. Cependant la présence d’un lexique pour expliquer les nombreux termes malgaches n’aurait pas été superflue.

    Zébu boy

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  • Ni poète ni animal

    "Ni poète ni animal" de Irina Teodorescu - Flammarion

    Présentation de l'éditeur :

    Carmen apprend la mort soudaine du Grand Poète, sa seule attache à la Roumanie, au moment où elle traverse un rond-point occupé par un peuple prêt à tout renverser. Alors, elle a comme un éblouissement : les souvenirs d’une autre révolution, conduite par ce poète autrefois dissident, lui reviennent, intacts. 
    1989. Elle avait dix ans et écrivait des poèmes à sa « camarade maîtresse» pendant que sa mère, cachée dans la salle de bains, enregistrait des K7 audio à destination d’une amie passée à l’Ouest et que son père échangeait les savons de son usine contre des petits pains. À l’époque, tout cela lui paraissait aussi banal que la folie de sa grand-mère, surveillée depuis toujours par les autorités, ou que les ours des Carpates dont on disait qu’ils mangeaient les enfants. 
    De quel genre de vague à l’âme naît une révolution ? Est-ce une impulsion animale ou poétique ? En conteuse aussi insolite qu’inspirée, Irina Teodorescu puise dans les souvenirs vifs de son enfance pour mettre en scène trois générations de femmes - et quelques animaux à leur suite - que rien ne préparait à voir la grande Histoire tout bousculer.

    Première page :

    "De mon père j'ai hérité ce goût effronté, j'aime rouler de nuit à travers des gangs d'arbres – et il y a un mot dans ma langue natale pour désigner les arbres auxquels je pense, mais pour le traduire, gang est celui qui s'en approche le mieux.

    Avant-hier j'ai appris dans un journal en ligne, puis dans un autre, qu'un grand poète de mon pays était mort. Peut-être n'était-il pas le plus grand, mais je le connaissais personnellement, alors je me suis mise à chercher les détails concernant sa soudaine disparition. Différents journaux annonçaient la triste nouvelle : le grand poète, héros de la révolution, penseur de la première Constitution libre, ex-Premier ministre, journaliste, talentueux homme d'affaires et oenologue, est décédé, enterrement tel jour telle heure, messe, discours, etc.

    Puisque personne n'était au courant de notre amitié, aucun de ses proches ne m'avait appelée pour me dire quand le grand poète avait trépassé…"

    Ce que j'en pense :

    Roman très original dans sa façon d'aborder l'histoire de la Roumanie en 1989 juste avant la chute de Ceaucescu. Ce qu'en révèle Carmen, une fille de 10 ans, est à la fois poétique, décalé mais aussi formaté par la société roumaine de l'époque. Le style d'écriture, avec ses digressions, ses parenthèses, ses incises entre tirets, en ajoute encore aux incertitudes, questionnements et étonnements de l'enfance face à ce monde à la fois inquiétant et séduisant.

    Ni poète ni animal

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  • Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon

    "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon" de jean-Paul Dubois - l'Olivier

    Présentation de l'éditeur :

    Cela fait deux ans que Paul Hansen purge sa peine dans la prison provinciale de Montréal. Il y partage une cellule avec Horton, un Hells Angel incarcéré pour meurtre.

    Retour en arrière: Hansen est superintendant a L’Excelsior, une résidence où il déploie ses talents de concierge, de gardien, de factotum, et – plus encore – de réparateur des âmes et consolateur des affligés. Lorsqu’il n’est pas occupé à venir en aide aux habitants de L’Excelsior ou à entretenir les bâtiments, il rejoint Winona, sa compagne. Aux commandes de son aéroplane, elle l’emmène en plein ciel, au-dessus des nuages. Mais bientôt tout change. Un nouveau gérant arrive à L’Excelsior, des conflits éclatent. Et l’inévitable se produit.

    Une église ensablée dans les dunes d’une plage, une mine d’amiante à ciel ouvert, les méandres d’un fleuve couleur argent, les ondes sonores d’un orgue composent les paysages variés où se déroule ce roman.

    Première page :

    "Il neige depuis une semaine. Près de la fenêtre je regarde la nuit et j’écoute le froid. Ici il fait du bruit. Un bruit particulier, déplaisant, donnant à croire que le bâtiment, pris dans un étau de glace, émet une plainte angoissante comme s’il souffrait et craquait sous l’effet de la rétraction. À cette heure, la prison est endormie. Au bout d’un certain temps, quand on s’est accoutumé à son métabolisme, on peut l’entendre respirer dans le noir comme un gros animal, tousser parfois, et même déglutir. La prison nous avale, nous digère et, recroquevillés dans son ventre, tapis dans les plis numérotés de ses boyaux, entre deux spasmes gastriques, nous dormons et vivons comme nous le pouvons.

    Le pénitentier de Montréal, dit de Bordeaux pour avoir été construit sur l’ancien territoire d’un quartier éponyme, est situé au numéro 800 du boulevard Gouin Ouest, à la lisière de la rivière des Prairies. 1 357 détenus. 82 mis à mort par pendaison jusqu’en 1962. Autrefois, avant que l’on édifie cet univers de contention, l’endroit devait être magnifique, avec ce qu’il fallait de bouleaux, d’érables, de sumacs vinaigriers et d’herbes hautes couchées par les passages des animaux sauvages. Aujourd’hui, les rats et les souris sont les seuls survivants de cette faune. Et puisque telle est leur nature peu regardante, ils ont repeuplé ce monde clos fait de souffrance encagée. "

    Ce que j'en pense :

    L’auteur sait donner vie à ses personnages même si (et surtout) leur futur est incertain. Le père et le codétenu, en particulier, sont des protagonistes superbes avec leurs folies, leurs passions, leurs fêlures… C’est à la fois drôle et douloureux et c’est écrit avec beaucoup d’élégance et d’émotion, sans pathos. Un bon coup de cœur.

    Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon

    Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon

    Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façonTous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon

     

     

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  • Pense aux pierres sous tes pas

    "Pense aux pierres sous tes pas" de Antoine Wauters - Verdier

    Présentation de l'éditeur :

    Dans un pays dont on ignore le nom, où se succèdent des dictateurs qui tentent de le moderniser, une sœur et son frère jumeau vivent à la ferme de leurs parents, au milieu des plaines.

    Marcio travaille aux champs avec le père, un homme violent, tandis que Léonora s’occupe de la maison avec sa mère. Ils ont douze ans à peine et leur complicité semble totale, leurs jeux interdits irrépressibles. Mais un soir, alors que leurs corps se rapprochent doucement dans le fenil, le père surgit et voit se confirmer ce qu’il a toujours suspecté.

    Tandis qu’un nouveau coup d’État vient de se produire,  les parents décident de séparer les jumeaux. Commence alors un combat long et incertain, celui de la réinvention de soi et de la quête obstinée de liberté.

    Véritable hymne à la désobéissance, Pense aux pierres sous tes pas est également un cri d’espoir. Et d’amour fou.

    Première page :

    "Le déguisement

    On était nés jumeaux, pourtant mon frère avait toujours été comme un aîné pour moi. Parce qu’il était le garçon et devait s’occuper des cheptels avec Paps, il partait le matin dans les vallées pleines de brume où il n’y avait pas le moindre habitant, mais une forte présence de fleuves. Et, à la seule évocation de ces choses, moi qui n’en pouvais plus d’être enfermée, d’entendre Mams me reprendre de volée quand je rêvais au lieu de l’aider, que j’étais seule et que je rêvais, que je pensais à lui, à mon frère, mon ventre se craquelait d’envie: je rêvais de m’enfuir avec eux et, comme eux, de toucher le ventre des bêtes. L’immensité. Le ciel et les moissons et les sommets.

    Tous les deux, on était encombrants pour eux, et on l’avait toujours été. Au point que Paps aurait préféré ne pas nous avoir et rester toute sa vie comme ça, avec Mams, qui le rendait complètement dingue avec ses hanches en montagne de massepain et ses seins lourds toujours luisants.

    Pour autant, je ne crois pas qu’il nous détestait. Mais le seul fait de nous voir courir devant lui, et parfois simplement de nous entendre, l’irritait à la puissance mille: il mettait des coups de pied dans les chaises, cassait des vases, hurlait, puis se taillait pendant des heures on n’a jamais su où.

    Pauvre Paps."

    Ce que j'en pense :

    Dans ce drôle de roman le lecteur est entrainé dans du burlesque, du poétique, du fantastique, du politique… C’est parfois complètement déjanté à la manière d’un conte utopiste vu à travers les yeux de l’enfance. On peut aussi penser à la traversée des déserts, mythe biblique, recherche d’une nouvelle vie. Et si c’était cela l’avenir de notre planète : revenir à du petit, du local, retrouver une vraie citoyenneté ?

    Pense aux pierres sous tes pas

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